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La pierre a longtemps été avec le bois le principal élément de construction. Malgré une évolution de sa commercialisation avec l'apparition de nouveaux matériaux comme le béton, sa production quoique de nos jours moins importante ne s'est pas éteinte. Déjà en 1988, une étude (1) indiquait que la valeur économique de la pierre représentait en France trois milliards de francs – soit 460 millions d’euros - en extraction et transformation. En 1990, cette activité regroupait 95 000 salariés (2).
Le secteur « de la pierre » se divise en deux branches : pierre-marbre et granit, qui ont chacune un système de commercialisation et un historique différents. Nous présentons ici seulement quelques-uns des aspects économiques du secteur pierre-marbre. Selon la même étude, 24% des pierres calcaires sont extraites en Languedoc.
L'évolution de l'économie de la pierre dans le Gard est identique à celle du Languedoc. Il est impossible de donner des chiffres pour la production et la commercialisation de la pierre dans cette région, car aucune étude économique n'a été réalisée jusqu'alors. Toutefois, en comparant le nombre de carrières en 1889 et en 1990, la diminution de l'activité est évidente. Ce n'est pas la matière première qui manque, mais la demande et donc les exploitants. Les carrières encore en activité et celles ouvertes plus récemment sont exploitées par des entreprises importantes (c'est à dire techniquement bien équipées).
Pompignan couvre deux zones géologiques, offrant deux types de calcaire qui vont permettre les différentes exploitations de la pierre sur la commune. La première zone est située au lieu-dit « Lascans » (les Camps) : De l’ère secondaire, du crétacée inférieur et de l’étage Berriasien, c'est un calcaire blanc jaunâtre, très dur (son indice de dureté est de 12-13 sur une échelle de 14), qui ne s'écaille pas, ne craint pas l'humidité et n'est pas gélif. Les carrières de cette zone sont exploitées sur une épaisseur de 4 à 5 mètres avec des bancs variant entre 0,50 et 0,80 mètres régulièrement stratifiés. L'une des spécificité de cette pierre est la présence de stylolithe (3) qui lui apporte une valeur esthétique supplémentaire. Cette roche est à l'origine de la réputation de la pierre de Pompignan. Elle est commercialisée essentiellement dans le Gard et l'Hérault. On note également qu'elle a été utilisée dans les régions de Toulon, Marseille (ex. les escaliers de la gare St-Charles sont en pierre de Pompignan). La deuxième se trouve à l'est du village de part et d'autre de la « route des mas », (Sigalas, Boissière, Guillaumand, Pégaline) et au lieu-dit « les Cabasses »: ère secondaire, époque du crétacé inférieur, étage valanginien. C'est un calcaire à grain grossier, d'un jaune roussâtre et bleu gris au centre de l'assise, parfois traversé d'un fil de calcite dit « poil de sel ». La pierre exploitée dans ces carrières se présente en bancs parfaitement stratifiés, d'une épaisseur de 3 à 25 cm sur une profondeur de 4 mètres (on suppose que cette stratification se retrouve jusqu'à 15 mètres). Ces deux zones sont distantes de trois kilomètres. Une troisième zone, du jurassique supérieur, le Portolandien, sur la commune de Saint-Hippolyte-du-Fort appelée « Salle de Gour » n’apparaît pas dans le mémoire mais, selon T. Picard (4) en 1885 la carrière de « Salle de Gour, à moins d’un kilomètre au nord de la deuxième carrière de Lascans, avait, à cette époque, quatre exploitations.
La pierre de Lascans, du fait de ses qualités, a été utilisée pour la construction de nombreux édifices de la région (temples, aqueducs) ainsi que pour le fort de St-Hippolyte en 1687 : pour fournitures de pierres de taille des carrières « de Baume de Gour » et « des Camps » (5) de monsieur de Mirabel pour marches des escaliers (voir n° 14). Elle a été utilisé, également pour les infrastructures de la ligne de chemin de fer Lunel-Le Vigan dans le Gard. Après la deuxième guerre mondiale on l'utilise encore pour la reconstruction mais déjà on lui préfère des matériaux moins coûteux (ex : le béton). À l'époque, l'utilisation de cette pierre correspond également à une demande des particuliers, essentiellement pour les édifices funéraires. Il fut pendant un certain temps très « bien vu » de faire réaliser sa pierre tombale, son tombeau ou son caveau en pierre de Pompignan. Comme tous les commerces, celui lié à la mort, suit une certaine mode. Cette pierre une fois polie, ressemble à du marbre, ce qui explique un tel succès malgré un prix assez élevé (en 1935 un caveau coûte entre 2 000 et 2 500 francs). On a vu ainsi dans les cimetières de Pompignan et des villages de la région un étrange concours « du plus luxueux tombeau ». Comme je l'ai entendu dire à propos de ces édifices pour me vanter leurs splendeurs : « y font pas rire les monuments en pierre de Pompignan ! ».
Dans les années 1950 - 1960, on préfère le granit aux pierres marbrières. Les tailleurs se font livrer la pierre, il n'y a plus alors de problèmes d'extraction, et les monuments sont moins coûteux. De nombreux chantiers de taille ferment. Le travail n'est plus suffisant pour tout le monde. Les deux derniers chantiers, faute de successeurs, disparaissent l'un en 1970 et l'autre en 1976. Actuellement, une certaine demande existe encore pour le « funéraire » et la restauration d'anciens mas.
La pierre des mas a été extraite jusque dans les années 70 de façon anarchique. Son exploitation correspondait à une faible demande pour la fabrique des contours de fenêtres (ou autres ouvertures), des marches d'escalier, des balcons, des pourtours de cheminées. C'est après la fermeture du dernier chantier de taille (en 1976) qu'elle a été revalorisée.
En 1990, trois artisans satisfaisaient encore la demande importante des particuliers qui utilisaient cette pierre pour rénover des maisons, faire des dallages de cours ou muraux et des margelles de piscine.
PIERRE EXPLOITÉE AU LIEU DIT LES MAS
Jamais réellement considérée par les gens du village (elle ne représentait pas pour eux la pierre de Pompignan), cette pierre a toujours été extraite mais de façon irrégulière et anarchique.
C'est en 1976, à la fermeture du dernier chantier de taille du village, qu'une petite entreprise dirigée par un ancien tailleur de pierre a relancé la production.
L'exploitation de ces carrières ne demande que peu d'investissements :
• la location de la terre – lorsqu'elle n'appartient pas au carrier – est fixée selon la rentabilité de la carrière, soit un prix fixe de base avec une somme supplémentaire au m3 extrait marchand, soit au volume de pierre tiré. Ces contrats de location (De 3, 6, 9 ans, sous réserve de l'autorisation du Service des Mines) sont basés sur la confiance entre le propriétaire et le locataire, et ne sont révélés à personne .
• une main d’œuvre peu nombreuse (pas toujours déclarée), à laquelle on ne demande aucune qualification particulière, car le travail est pénible mais pas difficile (le salaire n'est donc pas celui d'un ouvrier spécialisé) :
• la location des engins pour l'extraction. L'achat de ce type de machine (bulldozer et pelle mécanique) est un choix des entreprises. Une seule a pu en acquérir et obtenir un meilleur rendement. Cette modernisation dépend également de l'avenir envisagé pour l'entreprise. Si aucun héritier n'est susceptible de reprendre l'affaire, l'artisan continuera à travailler jusqu'à la retraite avec de « petits moyens ».
De plus, comme nous l'étudierons ultérieurement, ces pierres sont faciles à extraire (dans le temps, une simple barre de fer était utilisée pour les sortir), et la demande est importante.
Ces deux derniers facteurs ont contribué au développement de cette activité qui devint pour certains une profession, et pour d'autres le moyen de compléter leurs gains.
L’ EXTRACTION
Le déboisement de la superficie à exploiter est le seul préparatif que nécessite ce type de carrière. L'épaisseur du « chapeau » (couche superficielle inutilisable) est peu importante, il est quasi inexistant. Les engins utilisés sont un bulldozer et une pelle mécanique qui appartiennent soit à l'exploitant de la carrière, soit à une entreprise qui les loue, avec ou sans chauffeur, à la journée :
• la pelle mécanique creuse et extrait les pierres sans distinction,
• le bulldozer effectue un premier tri grossier des bonnes et mauvaises pierres. Les mauvaises serviront à combler un ancien trou d'extraction, les bonnes seront étalées au bulldozer pour faciliter un classement plus précis.
Le travail d'extraction dans ces carrières ne demande aucune qualification particulière, si ce n'est de savoir conduire les engins.
LE TRI
Le tri manuel des pierres est effectué par une personne plus spécialisée, qui peut juger rapidement des différentes épaisseurs, ainsi que de la qualité des pierres. Ce classement consiste à organiser plusieurs tas distincts selon l'épaisseur des pierres.
• les pierres les plus minces (entre 2 et 3 cm) sont utilisées comme dalles de terrasse. Trop petites elles servent pour faire des murets ou des placages muraux.
• les pierres qui font entre 4 et 6 cm et entre 1 et 9 cm servent à faire des marches d'escaliers, des margelles de piscine ou des dallages de cours.
• entre 9 et 12 cm, se sont de petites pierres à bâtir pas très intéressantes, car peu épaisses pour cet usage et trop pour être utilisées comme dalles.
• les vraies pierres à bâtir font entre 13 et 17 cm, on les utilise pour les murs de soutènement et la construction en général. Les plus jolies, entre 15 et 17 cm, sont mises de côté pour être taillées (lorsque l'entreprise taille). Elles sont transformées en piliers, arches, angles, encadrements de fenêtres...
Ces tas de pierres, dont on évalue la quantité en m2 par tas, sont soit entreposés dans un coin de la carrière exploitée, soit transportés à l'aide du bulldozer jusqu'à un lieu plus facile d'accès pour, la clientèle. Cette opération permet par ailleurs une meilleure quantification, en effet, on range les pierres d'une même catégorie dans les godets par couches régulières, connaissant la capacité de transport de l'engin on connaît le nombre exact de m2 transportés. Les pierres à tailler sont acheminées vers une ancienne carrière proche du lieu d'extraction. On entrepose les pierres en tenant compte de l'ombre l'été et du soleil l'hiver pour le confort de l'ouvrier tailleur. Il n'existe pas d'organisation précise de ce lieu.
Au début du 19ème siècle, les terres de la commune sont réparties entre quelques grandes familles de la région. La situation évolue rapidement tout au long de ce siècle. Les terres sont morcelées et vendues aux carriers et paysans qui ont quelques « économies ». Cette nouvelle organisation permet au village d'acquérir une certaine aisance notamment grâce à l'exploitation fructueuse de la pierre de taille qui rapporte alors directement aux exploitants. Elle occupe en 1889 les 7/10èmes de la population active (la population globale est alors de 1037 personnes). Pompignan subit comme le pays toutes les perturbations sociales et économiques du 20ème siècle. Après la première guerre mondiale la population diminue de 10 % par rapport à 1911 (de 1007 à 907), c'est une première rupture.
C'est à partir du 19ème siècle, avec la Révolution Industrielle et le développement des chemins de fer que la demande et la circulation des matériaux de construction augmentent. Pour faire face à cette demande toujours plus importante, un grand nombre de carrières sont ouvertes sur le tracé de la voie ferrée, et (les carrières déjà exploitées (pour une demande locale) se développent et se modernisent. Cette période prospère est considérée comme « l'âge d'or de la pierre » (1850 - 1925).
Une nouvelle structure économique se met alors en place. Avant 1873, année de destruction du vignoble de la région par le phylloxera, Pompignan n'a que peu de ressources viticoles. Son économie est basée essentiellement sur le bois (pour le charbon de bois), la soie et la pierre. Après cette la date, les habitants de la commune participent à la reconstruction du vignoble régional. En 1912, la filature ferme, les femmes s'investissent alors davantage dans les travaux agricoles. Peu à peu, la vigne prend de l'importance et la cave coopérative ouvre en 1924.
Le commerce de la pierre diminue sensiblement même si des progrès techniques permettent une meilleure rentabilité. Il existe alors cinq chantiers de taille, employant un nombre assez important de carriers et de tailleurs (on ignore le nombre exact par manque d'archives). On note que dès 1936 la main-d'œuvre pour le travail en carrière est plus difficile à trouver.
Après la deuxième guerre mondiale, nouvelles pertes importantes d'hommes. La population passe de 814 habitants en 1936 à 735 en 1954, soit 27 % de moins qu'en 1911. L'exploitation de la pierre diminue encore (on préfère de nouveaux matériaux moins coûteux comme le béton par exemple) pour être remplacé par l'exploitation de la vigne. On devient exploitant, ouvrier agricole ou on part travailler « à la ville ».
En 1968, il n'existe plus que deux chantiers de taille au village sur lesquels, pour survivre, on ne travaille plus uniquement la pierre de Pompignan, mais également d'autres roches plus faciles à tailler et moins chères. Les artisans n'ont pas à s'occuper de l'extraction mais seulement de la taille.
Depuis les décès de ces deux derniers patrons artisans, et malgré des tentatives malheureuses de reprise de cette activité par des personnes extérieures au village, il n'existe plus de chantiers de taille à Pompignan même.
Dans les années 70-80, une nouvelle génération de carriers, trois entreprises dirigées par des pompignanais, relancent le commerce de la pierre « des mas » (dallage, pierre à bâtir, moellons). Seule l'une d'elles, dirigée par un artisan ouvrier tailleur, vend de la pierre taillée (taille dite « grossière », qui ne demande que peu d'outillage).
Mais dès 1920, on peut noter un changement résultant d'une part de la dramatique hécatombe humaine de la guerre de 1914-1918 et d'autre part de l'apparition de nouveaux matériaux comme le béton. Toutefois, la pierre est encore très utilisée. La deuxième crise dans l'histoire économique de la pierre se situe après la deuxième guerre mondiale. Dans un premier temps, la pierre sert pour la reconstruction de nombreux bâtiments, ponts, aqueducs... Mais après cette période qui dura jusqu'en 1950-1960, la demande est nettement moins importante et le nombre de carriers et de tailleurs de pierre diminue progressivement.
Les différents exploitants étaient donc installés à quelques mètres les uns des autres de façon anarchique, se retrouvant parfois pour partager le « casse croûte » de 10 heures à l'Oustalet (cabane où était enfermée les outils). À la perrière (carrière) travaillaient des carriers professionnels. Ils étaient soit dépendants d'un patron tailleur de pierre, soit indépendants dans quel cas ils vendaient de la pierre brute aux tailleurs travaillant seuls et ne pouvant eux mêmes extraire la pierre.
Le travail à la carrière se répartissait entre plusieurs types d'ouvriers : les terrassiers, les apprentis carriers, les carriers, le patron carrier ou le patron tailleur de pierre. Le travail était très pénible et on entend souvent raconté : « tu sais quand j'ai commencé j'avais 14 ans, là-bas (à la carrière) eh bien... on se demande, c’est pas croyable... ».
Zoé Valat, extrait de son mémoire de maîtrise sur les Carriers et tailleurs de pierres d'un village des basse Cévennes, in Les cahiers du Haut Vidourle n° 16, juillet 2003.
(1) Étude de l'U.N.I.C.E.M. (Union Nationale des Industries de Carrières et matériaux de construction) d'avril 1988.
(2) Selon la même étude de l’U.N.I.C.E.M.
(3) Petites échancrures en forme de dents, de hauteur variable, liées les unes aux autres par des lignes horizontales.
(4) T. Picard « Étude technologique sur les matériaux de construction du département du Gard ».
(5) Aujourd’hui « Salle de Gour » et « Lascans », là où elle était présente (ailleurs, on utilisait le bois).